En une décennie, de 1960 à 1970, le nombre de Portugais en France est passé de 50 000 à plus de 700 000. Rien qu’en 1969 et 1970, près de 240 000 Portugais sont arrivés en France, en très grande majorité de façon clandestine. Une véritable hémorragie pour le petit pays qu’est le Portugal, qui a perdu ainsi près de 10% de sa population. Un drame humain, dans un contexte de dictature vieillissante, de guerre coloniale interminable et coûteuse en vies, de misère sociale dans les campagnes et de politique d’émigration et de logique économique contradictoires. Rappel historique de l’exode massif des Portugais en France.

Alors que la France est en pleine période des 30 glorieuses du point de vue économique et face à une demande de main d’œuvre pressante de sa part,  le gouvernement portugais consent enfin à signer un accord en décembre 1963, mais continue de freiner l’émigration légale, tiraillé entre des exigences politiques, sociales et financières contradictoires. L’illégalité devient alors générale.

Des centaines de milliers de personnes arrivent ainsi en France, ce qui amène le gouvernement français à multiplier les régularisations de travailleurs portugais, au cœur même des bidonvilles puis à la frontière franco-espagnole, en délivrant immédiatement des récépissés de séjour provisoires.

Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants quittent le Portugal et passent illégalement deux frontières, sur près de 2 000 km, pour beaucoup dans des conditions difficiles, parfois dramatiques et mêmes mortelles. Un voyage coûteux et risqué, rendu possible grâce à des filières de corruption de fonctionnaires portugais, de passeurs portugais, espagnols et français, de logeurs et fournisseurs de papiers et de contrats de travail, vrais ou bidons.

Les passeurs avaient mis au point un système très simple pour se faire payer. Ils déchiraient la photo du clandestin, lui en remettait la moitié et gardait la seconde. Lorsque l’immigré arrivait en France, il devait envoyer la sienne à sa famille resté au pays. La famille allait alors trouver le passeur, qui possédait la seconde moitié de la photo et le payait.

Les immigrés viennent essentiellement des provinces situées au nord du Tage. Ils sont majoritairement des paysans ou de petits artisans, très peu ou pas du tout scolarisés. Face à cet exode rural sans précédent, la population du Portugal baisse de façon importante dans plusieurs régions, en dépit du maintien d’une forte natalité.

Ils arrivent et se concentrent massivement dans quelques grandes régions industrielles, principalement en Région parisienne (la moitié d’entre eux), dans les régions de Lyon, Clermont Ferrand, Grenoble, et dans le Nord de la France. Les hommes sont employés surtout dans les secteurs industriels, notamment ceux liés à l’automobile (usines de la région parisienne, Sochaux-Montbéliard, Clermont-Ferrand) et ceux du bâtiment. Les Portugais participent à tous les grands travaux des zones urbaines (grands ensembles, universités) et, dans la région parisienne, ils constituent le plus gros contingent d’immigrés qui forment les équipes qui construisent le boulevard périphérique, le RER, la tour Montparnasse et la Défense.

Dans ces secteurs, ils compensent leur faible qualification, par de nombreuses heures supplémentaires dans l’espoir de gagner le plus vite possible l’argent qui leur permettra d’améliorer visiblement leur situation au Portugal et d’y revenir la tête haute.

L’arrivée massive des Femmes portugaises suit de peu celle des Hommes. Il s’agit des épouses, des sœurs ou d’autres femmes de la famille ou du voisinage. Les épouses arrivent accompagnées de leurs enfants, certaines les laissent à la garde de la famille. De nombreux enfants de ces jeunes femmes naissent en France. Une partie d’entre elles font le dur voyage « a salto » sans être accompagnés d’hommes de leur famille. Un grand nombre de ces femmes deviennent ouvrières, domestiques, concierges, femmes de ménages, ou salariées agricoles, surtout en Ile de France.

Au cours des années soixante et jusqu’à la chute de la dictature et la fin de la guerre coloniale en Angola, Guinée Bissau et au Mozambique (1961-1974), de nombreux jeunes hommes (de plus de 18 ans, puis de plus de 16 ans) fuient le Portugal pour se soustraire au service militaire (l’armée portugaise évalue leur nombre à 150 000), pas forcément pour s’opposer au régime et à sa guerre coloniale, mais simplement parce que cette guerre n’était pas la leur. Ils quittent un pays qui ne peut pas assurer leur avenir, une société vouée à l’immobilité par une vieille dictature et une guerre interminable. Pour tous ces jeunes gens, les retours au Portugal ne seront possibles qu’après la chute de la dictature, la fin de la guerre coloniale et l’amnistie complète de 1975.

Les immigrés portugais arrivent directement depuis leurs villages dans un pays dont ils ignorent tout. La langue leur est inconnue, et ils méconnaissent complètement les pratiques administratives et leurs droits. Leurs conditions d’entrée en France les enferment dans des réseaux de relations limitées, et l’espoir d’un retour rapide au pays les incite à économiser de façon excessive. La France connaît une pénurie de logements dans les grandes zones urbaines, ce qui explique que beaucoup d’entre eux vivent dans des conditions très précaires dans des logements insalubres, dans des caves, et surtout dans des bidonvilles.

C’est dans la région parisienne que l’on trouve le plus grand nombre de Portugais vivant dans des bidonvilles, la plupart du temps à côté d’autres immigrés espagnols ou algériens, parfois dans des bidonvilles « portugais » (du plus grand comme celui de Champigny/Marne, à d’autres plus petits comme ceux des Francs-Moisins (à St Denis), La Courneuve, Aubervilliers, Carrières/Seine, Massy, Villejuif, Villeneuve-le Roi).

Alors que le béton de la période des trente glorieuses coule à flot, les maçons portuguais habitent dans des taudis. Près de 150.000 personnes transitent durant ces années par le bidonville de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), qui est la plaque tournante de l’immigration portuguaise. A la fin des années soixante, il est peuplé de plusieurs centaines de milliers de personnes. Il n’est rasé qu’en 1971.

Pour la sociologue Marie-Christine Volovitch-Tavares, « Il n’y avait bien sûr pas d’eau courante, et les rats cohabitaient avec les hommes, au milieu de la boue. Les pauvres hères qui habitaient les baraques étaient sous-payés. Pour le même travail, ils touchaient un salaire bien inférieur à un ouvrier français. Ils n’avaient donc pas les moyens de se loger ailleurs ».

Jusqu’au milieu des années soixante, l’ensemble de la société française ignore presque totalement l’existence de ces milliers de nouveaux immigrés. Puis,  la précarité de leurs conditions d’existence, leur importance croissante dans certaines communes, dans certains chantiers, leur méconnaissance de la société française, certains drames des voyages « a salto », commencent à sensibiliser la population française sur l’aspect tragique et dramatique de ce phénomène humain qu’elle avait ignoré jusque là. Les articles de presse, les émissions de radio et de télévision se multiplient. Un film, « O Salto », sort en 1967.